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Edito / Février 2021

” J’avais 20 ans, je ne laisserais personne dire que c’est le plus bel âge de la vie “

C’est ce qu’écrivait, en 1930, Paul Nizan, philosophe écrivain ami de Jean Paul Sartre, en introduction d’Aden Arabie, voulant signifier par-là que cette période de la jeunesse est déjà difficile en temps normal pour se construire une identité et se projeter dans un avenir professionnel, sentimental, idéologique et social.

Nos jeunes d’aujourd’hui sont en plus frappés de plein fouet par la covid19. Plus que d’autres, les conditions sanitaires les privent de mobilité, de lieux de rencontres, de convivialité et de culture à un âge où les échanges et les contacts sont indispensables à la construction de leur altérité et de leur identité.

Aux difficultés psychologiques et sociales de l’isolement, s’ajoutent l’anxiété face à un avenir professionnel hasardeux lié à des conditions pédagogiques dégradées, des examens incertains, des stages introuvables et la hantise de diplômes dévalorisés qui les pénaliseraient durablement dès leur entrée dans une vie active que les conséquences économiques et sociales engendrées par la pandémie rendront encore plus difficiles.

La crise sanitaire a mis en évidence la pauvreté des jeunes des milieux populaires qui doivent travailler pour financer leurs études. Les petits boulots mal payés, aujourd’hui disparus, contribuaient à cacher la précarité de toute une jeunesse qui pâtissait de la double peine de l’héritage culturel et des moyens matériels pour la réussite des études.

Cette crise met en évidence la fracture numérique et le sous investissement technologique de l’éducation nationale qui accentuent les inégalités sociales et l’accès à l’éducation. On ne suit pas les cours à distance de la même façon selon que l’on vit dans une maison spacieuse avec un grand nombre de terminaux numériques ou un appartement surpeuplé avec un seul ordinateur, et que l’on a dans sa famille le capital culturel pour vous épauler.

Bien sûr au cours de l’histoire, les jeunes n’ont pas été épargnés, notamment lors des guerres, mais aujourd’hui ce sont les victimes des crises conjuguées qui se cumulent : crise écologique, crise idéologique, crise économique et sociale dont la crise sanitaire en est le révélateur.

Dans ces conditions, comment se projeter dans un avenir lointain quand le quotidien vous angoisse ?

Qui peut accepter, dans la 5ème puissance économique mondiale, que les moins de 30 ans représentent la moitié des pauvres, que le taux de chômage des 18-25 ans soit 2 fois et demi plus élevé que la moyenne nationale, que des étudiants soient contraints d’aller aux « Restos du Cœur », qu’un tiers des jeunes doive renoncer aux soins, qu’un quart d’entre eux ait des pensées suicidaires et que leur confiance dans la démocratie soit en constante érosion ?

Est-ce cela l’avenir que nous voulons pour notre jeunesse ? Quel avenir pour un pays qui sacrifie ses jeunes, qui les force à s’expatrier pour poursuivre leurs recherches ? Que deviendrons-nous sans l’imagination créatrice de notre jeunesse ?

Il est temps que nous donnions à notre jeunesse les outils pour se construire, pour rêver et bâtir une autre société que celle qui a conduit à l’impasse dans laquelle elle se trouve. Les défis qui sont devant nous, l’urgence écologique, démocratique et sociale sont tels qu’il est urgent de sortir des discours de compassion.

Il ne suffit pas de dire, comme le Président de la République, que” c’est dur d’avoir 20 ans”, il faut agir et prendre les décisions pour répondre à la détresse de la jeunesse et lui donner les moyens de son avenir.

Il est essentiel que l’éducation nationale et l’enseignement supérieur donnent aux jeunes une véritable égalité des moyens pour se construire autrement que dans la seule logique de l’évaluation, de la compétition et du « tri » social.

Comment se peut-il que, dans le plan de relance, on ait oublié financièrement les jeunes qui de toute évidence seront en première ligne pour répondre aux défis écologiques, économiques et sociaux de la société qu’ils doivent construire ?

Il est indispensable de donner à tous les jeunes un minimum garanti pour pouvoir étudier dans de bonnes conditions et se construire un parcours positif de vie.

C’est une question de justice sociale mais aussi de réussite dans la nécessaire mobilisation de toutes les énergies. Qu’on ne vienne pas nous dire que c’est économiquement impossible alors que les riches deviennent de plus en plus riches et qu’avec la crise sanitaire les 10 plus grandes fortunes françaises se sont enrichies de 175 milliards € en 2020 !

Enfin, mouvement d’éducation populaire, nous devons nous aussi tout mettre en œuvre pour offrir à notre jeunesse un projet désirable qui réponde aux préoccupations majeures de notre société et laisse place aux formes nouvelles d’engagement.

Daniel BOYS
Président de la Ligue de l’enseignement du Pas-de-Calais